Campbell, Star Wars et le mythe
pour en finir avec les lieux communs

©Muriel Verbeeck

 

  1. Campbell et Lucas
  2. La grille d'analyse "campbellienne"
  3. Un mythe au sens "campbellien"

En fait, si j'en suis venue à m'intéresser à Star Wars, c'est bien par le biais du mythe: j'avais, lors d'une première vision des films, été frappée par la récurrence des images archétypales, et les motifs traditionnels développés. A vrai dire j'avais spontanément redécouvert le fil à découper le beurre, parce qu'il m'apparut très rapidement que la saga de G.Lucas avait fait l'objet d'une multitude d'articles sur le sujet (voir liens): au point que l'association des termes "Star Wars" et mythe fasse désormais figure de lieu commun.

Première constatation:
Nombre de contributions sont purement répétitives, recopiant avec plus ou moins de bonheur des analyses antérieures -sans toujours citer leur source, d'ailleurs. Si l'on démêle suffisament l'écheveau des recopiages, on arrive aisément à... Joseph Campbell. Ce qui n'est pas vraiment une surprise, on le verra.

Deuxième constatation:
La référence à Campbell est à ce point omniprésente, qu'elle occulte toute autre analyse. Et c'est bien dommage: car qui dit mythe dit polysémie -donc une multiplicité d'approches reste possible (je pense à l'analyse structurale, ou spécifiquement jungienne, aux catégories de Dumézil,... etc)

I.Campbell et Lucas
Relativement peu connu en Europe, Joseph Campbell (décédé en 1987) est un mythologiste américain, auteur de plusieurs ouvrages, dont The heroes with a thousand faces, que G.Lucas découvrira pendant ses études.

Sa popularité Outre-Atlantique est principalement liée à la diffusion d'une série télévisée, en fait six entretiens sur le thème du mythe, menés par le journaliste Bill Moyers, et enregistrés chez G.Lucas, au Skywalker Ranch.
Ces entretiens ont été publiés depuis, sous le titre original de Power of myth. On en trouve une traduction française chez "J'ai Lu" ... dans la collection "Aventure secrète/Chemins du Nouvel Age" (!)

Bill Moyers, George Lucas, Joseph Campbell au Skywalker Ranch. © Douglas P.Simpsel
G.Lucas a très tôt reconnu sa dette envers Campbell, précisant qu'il l'avait lu dès ses années de collège, puis relu attentivement et à plusieurs reprises lors de la rédaction de ses scripts. Mais il note en passant, aussi, que c'est dans la dynamique de l'écriture, et non un schéma tout préparé, que les liens les plus évidents avec Le Heros aux mille visages se sont manifestés.

"J'ai d'abord essayé d'adapter certains grands principes de la mythologie à mon histoire. Comme cela ne fonctionnait pas, j'ai finalement décidé de laisser tomber et de me consacrer à la rédaction de l'histoire à part entière. J'ai découvert, en me relisant, que tous les principes que j'avais essayé d'appliquer sans succès, au départ, étaient tous présents. Je les avais tous utilisés inconsciemment. Je m'étais tellement immergé dans ces principes au moment où j'essayais de les inclure dans le scénario (...) que toutes ces choses se sont retrouvées comme naturellement distillées dans mon histoire." 1


Mais lorsque G.Lucas, des années plus tard, rend tribut au professeur à la retraite en le nommant, avec quelqu'affection "son Yoda", son inspirateur et maître à penser, il ne se réfère pas seulement à la conception des Star Wars. Entretemps, en effet, les deux hommes se sont rencontrés, et se sont liés d'amitié. Cette relation plus personnelle s'instaure pendant ce que Lucas appelle sa "période-hiatus" -un temps où, de fait, une crise dans sa vie privée remet bien des choses en question. L'apport du mythologiste est pour lui dès lors davantage d'ordre spirituel que matériel.
Je ne veux pas dire par là que Lucas devienne pour autant "campbellien"2 : mais que, puisant à son expérience et à sa vaste culture, Campbell fournit des éléments de réflexion à un homme en recherche. Ce faisant, il lui donne des "matériaux" de reconstruction. Il se réjouira d'ailleurs publiquement vers la fin de sa vie de ce qu'une part de son oeuvre ait pu aider Lucas "à définir sa propre vérité".

Lucas lui-même reviendra d'ailleurs sur le sujet dans une de ses dernières interviews, en mai 1999 .

Quand j'ai commencé à faire des films, j'ai travaillé à les traduire dans une mythologie moderne. J'avais étudié l'anthropologie au collège, et les sciences sociales avaient ma préférence avant que je ne me lance dans le cinéma. Aussi, j'avais suivi un cours de mythologie et lu pas mal sur le sujet. J'ai fait beaucoup de recherches avant d'écrire le script de Star Wars. J'ai lu et relu Le héros aux mille visages et d'autres choses qu'il avait écrites. Voilà l'étendue de l'influence qu'il a eue sur moi. Plus tard, après que j'aie réalisé le Jedi, quelqu'un m'a donné une cassette d'une de ses conférences, et j'ai été séduit. Il était beaucoup plus remarquable comme conférencier que comme écrivain. Peu après, nous sommes devenus amis. Je l'ai rencontré, et nous sommes restés amis jusqu'à sa mort. A cette époque, c'était un mentor. C'était un érudit remarquable, une personne remarquable, et j'ai été privilégié d'être de son entourage. C'était plus tard, dans ce qu'on a appelé ma "période-hiatus". 3

Il est aisé de deviner, au travers de cette amitié et reconnaissance mutuelle, que le rapport entre les deux hommes a été plus qu'un simple emprunt de thèmes à scénarios.

 

II. La grille d'analyse "campbellienne"

Tablant sur cette évidence que G.Lucas avait lu et apprécié Le héros aux mille visages, nombre d'auteurs ont revu et relu la Trilogie, lui appliquant la grille d'analyse de Campbell. C'est celle-ci, encore, qui sert de fil conducteur à l'exposition du Smithsonian Institute, qui itinère à présent aux Etats-Unis. Le site http://www.starwars.com/smithsonian/book.html en permet la visite virtuelle, "de chapitre en chapitre", pourrait-on dire. L'ouvrage de Mary Henderson, Star wars, la Magie du Mythe, qui constitue le catalogue de l'exposition, reprend le même schéma. De media en media, et notamment par Internet4 , la référence unique s'installe: ainsi naissent les lieux communs. Ils sont parfois stérilisateurs.

 


 

III. Un mythe au sens "campbellien"

Passer l'oeuvre de Lucas au crible de celle de Campbell, c'est la réduire à l'application scénarisée de schémas, d'archétypes, de "recettes à faire du public". Bref, c'est la mettre sur le même pied que Pocahontas ou le Roi Lion (car Hollywood et Disney usent et abusent de la "veine campbellienne" )5.
Or, si les Star Wars ont eu et ont encore une telle résonance, c'est parce qu'ils sont bien plus que cela: ils sont porteurs d'une vérité intrinsèque, vécue, la reconnaissance intuitive de la réalité du cheminement initiatique. Films de fiction, ils n'en affirment pas moins une conviction. Et c'est la force de cette conviction qui passe jusqu'au public, l'enthousiasme et l'émeut.
Rappelons qu'émouvoir en français signifie étymologiquement "sortir de soi-même". Or le but du mythe, rappelle Campbell, c'est précisément de m'apprendre à sortir de moi-même, à dépasser ma situation sans issue, en me donnant des exemples qui sont autant d'éléments de réponse. Il m'apprend à vivre, et en ce sens, il est plus que jamais nécessaire dans une société désacralisée et en perte de repères.
Star Wars, c'est, en définitive, un mythe opératoire, un mythe qui fonctionne en tant que tel. Là est le premier rapport, et le plus fondamental, de Lucas à l'oeuvre de Campbell.6


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