Cohérence et flanelle:
Lucas et l'image de Lucas.

© Muriel Verbeeck

 

  1. Les valeurs constitutives
  2. Dieu le Père à Skywalker
  3. Les portraits de Lucas
  4. Yoda, Luke ou Palpatine?
  5. Cohérence et flanelle

Amusant, le contraste des appréciations concernant G.Lucas: Ewok ou gourou, rebelle ou autocrate à la tête d'un empire, génie créatif ou hypocrite manipulateur, on ne sait plus, au juste, si l'on parle bien de la même personne. Pour sympathiques ou antipathiques qu'apparaissent certains traits, ils ne sont pas forcément antagonistes. Et pour autant qu'ils soient tous avérés, ils témoignent à leur manière de la personnalité très riche du producteur. Je pense que saisir la réalité de l'homme derrière l'image a un intérêt plus qu'anecdotique. En effet, en cinéma comme en lecture, on peut faire des contre-sens: si on prétend interprèter l'oeuvre de G.Lucas, il faut garder certains traits de l'homme à l'esprit. Sans quoi, on peut commettre bien des méprises.

I.Les valeurs constitutives

G.Lucas naît en 1944 à Modesto, en Californie, d'une famille de la petite bourgeoisie. Il poursuit dans sa ville natale une scolarité sans problème, avec, déjà, vers la fin de son cursus, un intérêt marqué pour les sciences sociales, l'histoire, l'anthropologie, la mythologie. S'il aime travailler le bois, bricoler, ses passions de l'époque sont surtout la vitesse et la voiture. C'est d'ailleurs à cette dernière qu'il doit sa première crise "existentielle".

"Le tournant de ma vie, c'était très tôt. Dans un accident de voiture. Avant cela je n'étais pas réellement un très bon étudiant. Je n'étais pas très fixé sur ma vie. Mais j'ai échappé à un accident automobile auquel je n'aurais jamais dû survivre. Et, à la suite de cela, j'ai réalisé qu'il devait y avoir une raison pour moi d'être là, et que je ferais mieux de trouver ce que c'était, de découvrir quel était mon talent, ce que j'aimais, et que je ferais mieux d'accomplir ce que j'avais à faire, quoi que ce soit".


Poussant à terme cette réflexion, Lucas pense s'inscrire dans une école d'art, puis opte finalement pour la section cinéma de l'University of Southern California. Avec le film, il se découvre une passion, une vocation -presque une prédestination. Un talent, en tous les cas.

"Un talent c'est une combinaison de quelque chose que vous aimez au plus haut point, en quoi vous pouvez vous perdre, quelque chose que vous pouvez commencer à 9 h du matin et regarder comme étant votre travail jusqu'à 10 h du soir, et en même temps c'est une chose pour laquelle vous avez une aptitude naturelle, une chose que vous faites très bien."


Lucas découvre donc son "talent", mais aussi la difficulté de l'exercer.


"Vous savez, c'est très important que vous trouviez quelque chose qui vous tienne à coeur, pour quoi vous avez une passion profonde, parce que vous allez y consacrer une grande partie de votre vie. Et vous allez devoir vous concentrer sur cela. Et vous allez vous trouver confronté à des tas d'obstacles, des tas de gens vont vous dire de ne pas le faire. Et vous allez devoir prendre beaucoup de risques. Travailler dur est très important. Il faut que vous trouviez quelque chose que vous aimiez assez pour être capable de prendre ces risques, de sauter par dessus ces obstacles, de casser ces murs de briques qui se trouveront toujours devant vous (...). Je pense qu'on n'arrive à rien sans persévérance"


C'est à dessein que je cite d'aussi longs extraits de cette interview, qui me semble révélatrice de la personnalité de G.Lucas, mais aussi de ce que j'appelerai ses "valeurs constitutives". Le caractère très passionnel de la relation à son métier, d'abord; la conviction que chacun est "fait" pour une tâche bien déterminée, ensuite; enfin, l'importance du travail, de la persévérance.

C'est sur ce dernier point que G. Lucas s'étend le plus longuement. Mais c'est peut-être cette qualité, aussi, qui est son trait le plus marquant. Ses premières années de cinéaste furent en effet "galériennes". Il lui fallut une obstination peu commune, et même un acharnement extraordinaire pour accoucher de chacun de ses projets -y compris les épisodes de Star Wars, dans lesquel il faillit laisser sa santé. Rétrospectivement, d'ailleurs, on peut se demander si l'épopée tient sur l'écran, si elle ne fut pas bien davantage dans la réalisation de ces films, tant les rebondissements furent multiples et le plus souvent catastrophiques, débouchant sur des conflits de plus en plus aigus avec les financiers.

"Travailler dur est très important. Vous n'arriverez à rien sans travailler extrêmement dur. Peu importe, même si ça a l'air facile vu de l'extérieur, c'est un combat très, très difficile. Vous savez, vous ne voyez pas la part de combat dans la vie d'une personne. Vous voyez seulement le succès. (...) Mais il n'y a pas moyen d'échapper à celà. Le secret n'est pas de donner de l'espoir. C'est très dur parce que si vous faites réellement quelque chose de valable, je pense que vous serez poussé jusqu'au plus extrême désespoir avant d'atteindre l'autre rive. Vous devez vous accrocher."



Lorsqu'on l'interroge plus loin sur les conditions de sa réussite, Lucas souligne ce qu'elle doit à la collaboration et à l'entraide. Les débuts ont été difficiles, tant pour lui que pour ceux qui sont restés depuis ses amis. Leur seule façon de s'en sortir a été la solidarité et l'altruisme . Coppola, Spielberg en témoignent également.


"Une part de la raison du succès de mes amis et de moi-même est que nous nous sommes toujours aidés l'un l'autre. Si j'avais du travail, je voulais aider quelqu'un d'autre à avoir un travail. Si quelqu'un réussissait mieux que moi, c'était partiellement ma réussite. (...) Et nous continuons à faire la même chose avec de jeunes cinéastes. Il n'y a pas moyen de s'en sortir ou de réussir de quelque façon que ce soit, sans l'aide de ses amis. Et essayer d'être le numéro un, en définitive, c'est une combinaison perdante. Vous avez besoin de proches, de gens qui sont au même niveau que vous. Vous ne savez jamais quand, dans la vie, vous aurez besoin d'aide, ni de qui vous aurez besoin."


Cette conviction débouche sur une vision plus large, plus humaniste:

"Si vous prenez la même notion sur une plus large échelle, vous devez comprendre que c'est un monde très "coopératif", non seulement sur le plan de l'environnement, mais aussi quant à notre devenir d'être humain. Si vous ne coopérez pas, si vous ne travaillez pas à faire fonctionner l'organisme entier, le tout meurt, et vous avec. C'est une loi de la nature. Elle existe depuis toujours, et continuera à exister. Nous sommes parmi les rares créatures à avoir le choix et à avoir l'intelligence de conceptualiser le processus. La plupart des organismes s'adaptent et deviennent part du système, ou sont éliminés. La seule chose que nous avons à adapter au système est notre cerveau. Et si nous n'en usons pas, si nous ne nous adaptons pas suffisamment rapidement, nous ne survivrons pas" .


Trouver son talent, ce pour quoi on est fait, travailler dur et persévérer, quelle que soit la difficulté, accepter d'aider et d'être aidé, ce sont les trois leitmotivs que l'on peut retrouver tant dans les interviews de G.Lucas que dans la trame de ses films. Je pense que ces trois traits expliquent parfois aussi sa réaction face aux critiques.

Lucas est convaincu d'être un cinéaste-né. Cela tient pour lui quasiment de la prédestination, de la génétique. Aussi est-il poussé par une sorte de nécessité intérieure, celle d'accomplir la tâche pour laquelle il est fait: créer des films. Dans cette conviction il puise une assurance, une force et une obstination extraordinaire. Mais en même temps, cette certitude intérieure lui donne un côté intransigeant, et une assurance qui peuvent déplaire. C'est ce que certains journalistes appellent, je crois, de l'orgueil.

Lucas, dans tout son parcours, témoigne d'un volontarisme incroyable. Ces "combats" où, bon gré mal gré, il a gardé la tête hors de l'eau, ont laissé chez lui des traces, et quelque rancune. Epuisé et écoeuré, au sortir du Retour du Jedi, il s'est promis de mieux contrôler à l'avenir les paramètres de sa création. Quinze ans plus tard, Industrial Light and Magic, THXsound, LucasArts sont devenus les trois fleurons d'un petit empire qui assure à leur fondateur une confortable indépendance financière; d'un autre côté, le développement technologique lui permet désormais de laisser libre court à sa créativité. Fin des années 90, donc, Lucas peut se proclamer haut et fort cinéaste indépendant, réaliser ce qu'il veut, comme il le veut, sans restriction de temps ni de moyens, et finalement dicter ses conditions aux distributeurs (grandes salles, équipement approprié, publicité limitée, pas d'entracte, pas de vente de popcorn pendant la projection...). Il se trouvera des journalistes (et des gens de la Fox) pour dénoncer son côté autocratique et son arrogance. En fait, il impose dans la distribution de ses films la même exigence qualitative qu'il met à les réaliser. Et si on garde l'ensemble des éléments qui précèdent à l'esprit, on comprend mieux ses réactions parfois atrabilaires face aux critiques concernant son "empire". Ce reste avant tout pour lui un moyen pour arriver à ses fins, un moyen conquis, comme tout le reste, de haute lutte. Il n'en est pas moins très rentable: la fortune estimée de G.Lucas tourne aux alentours des 4 milliards et demi de dollars.

Quand à la collaboration, l'entraide, la solidarité, on relèvera incidemment, dans l'empire Lucas, une fondation pour l'éducation, tout à fait remarquable par la qualité ses réalisations, et le soutien réitéré à des oeuvres. Charity bussiness? Peut être, après tout. Laissons les bénéficiaires en juger...

( Le texte intégral de l'interview de G.Lucas où j'ai puisé ces extraits est accessible à l'adresse suivante: )

http://www.achievement.org/autodoc/page/luc0int-1.html

 



II. Dieu le Père à Skywalker...

Nombre de médias ironisent sur G.Lucas, semi-ermite dans son ranch californien, d'où il dirige en autocrate ses compagnies. Le producteur se tient de fait relativement à l'écart de la vie mondaine, limite le nombre et la durée des interviews, et préserve avec quelque hauteur sa vie privée, dont il explique à l'occasion, de façon assez intimiste, le côté pour lui prépondérant.

J'ai lu dans je ne sais quel article qu'il préparait lui même le petit-déjeuner de ses trois enfants adoptifs (il assume avec bonheur les fonctions de "père célibataire"), et que, quelles que soient les contraintes professionnelles, il s'efforçait d'être rentré à 18h.

Si quelqu'un de fiable peut me confirmer cette information (que la plupart des épouses et mères de famille trouveront incroyable!), c'est juré: je fais une scène à mon mari, -lequel n'est JAMAIS à l'heure, et qui de plus ignore superbement la recette de la tartine pain-beurré. ;0)

-Je concède néanmoins qu'il prépare un délicieux café...:0)

Le "Skywalker Ranch" dans la Lucas' Valley, sur la Lucas'Valley Road...Le lieu portait ce nom avant que G.Lucas ne s'y installe! ©Lucasfilm and TM


III. Les portraits de Lucas

Un mot des portraits de G.Lucas, c'est-à-dire l'image officielle de lui même qu'il diffuse, ou laisse diffuser. Guère de changements depuis les clichés où l'on voit le jeune producteur, sur le plateau de THX1138, ou, un peu plus tard, sur le tournage des Star Wars.

G.Lucas sur le tournage de son premier film, THX1138 G.Lucas et Yoda, sur le plateau de L'empire contre-attaque

Sans doute, il ne porte plus de lunettes qu'occasionnellement, les cheveux grisonnent, et il a pris de l'embonpoint.

G.Lucas sur le tournage
de La Menace Fantôme
Mais sinon, même homme, même expression, entre sage et gourou -rarement souriant. Des photos qui, en somme, par leur austérité, collent assez bien au personnage, à sa rigueur et à ses exigences. Un peu tristounet, cependant, tout ça!

 

Crédit photographique: recherche altavista pictures, fichiers "perso" internet (voir liens), Lucasfilm and TM, Lucasbook, G.L.E.F. (George Lucas Education Foundation, Edutopia project)

 

IV. Yoda, Luke ou Palpatine?

Lorsqu'on l'interroge sur son héros préféré, G.Lucas s'esquive, estimant que répondre à une telle question serait trop révélateur. Mais il signale en passant que Yoda, le sage qui incarne si bien l'idéal taoïste, est l'idole de ses enfants, et que ses propres amis l'ont surnommé "Yoda en flanelle". Rapport à son calme et à sa maîtrise sur le tournage, semble-t-il, -calme et maîtrise qui ne transparaissent pas toujours lors des conférences de presse, d'aucun l'ont souligné.

Yoda
© Lucasfilm Ltd and TM

G.Lucas révèle pourtant un peu plus de lui-même, lorsqu'il choisit, entre toutes les images de ses films, celle où Luke regarde les soleils jumeaux se coucher sur Tatooine. Cet aspect contemplatif, on le retrouve chez le producteur, qui, la journée finie, aime à s'assoir sur le seuil de la maison et écouter le bourdonnement des mouches. L'expérience initiatique, mêlée d'échecs et de relèvements ne lui est pas étrangère non plus, assurément. Ni, surtout, le volontarisme et la passion du jeune Skywalker.

Luc à Tatooine
© Lucasfilm Ltd and TM

Les adversaires de Lucas, quant à eux, n'hésiteront pas à le comparer à un Palpatine machiavélique et sans scrupule, en marche vers le pouvoir absolu. La comparaison est facile, et trouve de plus en plus d'arguments. Le caractère parfois autocratique du producteur le déssert en la matière, mais bien plus encore le développement commercial de son "Empire". Car Lucasfilm fascine et effraie à la fois, par sa maîtrise et son emprise. Sa dernière initiative, la récupération des sites Star Wars présents sur Internet laisse un goût quelque peu amer dans la bouche. La "Fédération du Commerce" s'approprie les richesses et la liberté de l'opulente Naboo, et met la main, sans autre forme de procès, sur la propriété intellectuelle des fans... Nous sommes loin, là, des déclarations d'intention généreuses, et en plein coeur d'un paradoxe que les vrais fans expérimentent de façon douloureuse...

Il y en a parmi eux qui ont l'étoffe des Rebelles.

(cfr: http://www.miscellanies.net)

Le sénateur Palpatine
© Lucasfilm Ltd and TM
L'Empereur
© Lucasfilm Ltd and TM

Alors, Yoda, Luke ou Palpatine?


S'il fallait choisir, je dirais Luke, mais alors, après l'amputation de sa main, et son remplacement par une prothèse...
G.Lucas en effet, qu'on le veuille ou non, perd de son intégrité en gagnant son autonomie, et le système qui lui garantit sa liberté créatrice (parce que financière) l'enferme dans de cruelles contradictions. Les voit-il, seulement? Je n'en suis pas sûre. Le tout est de savoir jusqu'où ira sa transformation: de la main au bras puis au coeur, nous pourrions demain avoir face à nous Dark Vador.

L'ultime face à face, et la rédemption
© Lucasfilm Ltd and TM

Mais après tout, il y a une rédemption, même pour celui-ci.

 



V.Cohérence et flanelle

Bon, en me relisant, et sauf le dernier paragraphe, j'ai vraiment l'impression d'avoir écrit un panégyrique. C'est ennuyeux, je vais passer pour une "groopie". En plus, j'ai lu dans une critique très méchante que G.Lucas payait des journalistes pour chanter ses louanges: on va me noter parmi les "stipendiés" (ce n'est pas vrai, je le jure!). Mais mes étudiants, qui éprouvent trop souvent mon esprit critique (parfois proche de l'entreprise de démolition) ne vont jamais croire que je sois l'auteur de cette page!

Il faut donc que je trouve quelque chose d'un peu désagréable à dire, et en relation avec ce qui précède...
Sur les chemises en flanelle, par exemple? Ah, les chemises en flanelle, le côté décontracté, confortable, passe-partout... Quelle cohérence, quelle obstination, quelle fidélité à soi-même révèlent ces chemises en flanelle, qu'on voit s'afficher déjà il y a plus de 20 ans, lors des premiers tournages de G.Lucas, et qui s'exhibent triomphalement sur le plateau de La Menace fantôme... Seraient-ce les mêmes?

 

©Lucasfilm and TM

Certains vous diront que non, que c'est impossible, que d'ailleurs Lucas a pris de l'ampleur, du volume, (en bref, qu'il a grossi). Mais moi, j'ai un doute. En effet, je peux faire état de mon expérience personnelle. Voici 12 ans, lors de notre première année de mariage, j'ai offert plusieurs de ces mêmes chemises à mon mari chéri. Ça fait 12 fois 52 semaines que je les lessive et les repasse -j'en connais le nombre de carreaux presque par coeur. Ça en devient lassant. Hélas: la flanelle se feutre, elle bouloche, quelquefois elle déteint, ou devient flasque et molle: ELLE NE S'USE PAS. Sûr que ces chemises tiendront encore longtemps! Hélas!

Et ça ne me console vraiment pas de savoir que mon mari est, après tout, aussi inélégant que G.Lucas... ;0)

 

©Lucasfilm and TM

 


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