Créativité et création

chez George Lucas

© Muriel Verbeeck


  1. Imagination génétique?
  2. Les choses à dire
  3. La métaphore picturale
  4. Les moyens de la création

On trouve dans les interviews de G.Lucas quelques développement relatifs à son processus de création. J'ai trouvé ceux-ci particulièrement intéressants, d'autant que l'on peut aisément rapprocher ses propos de ceux d'autres créatifs.

I. Imagination génétique?

Quand on voit la complexité de l'univers des Star Wars, et surtout son extraordinaire cohérence, on s'interroge sur l'imagination qui leur donne naissance. Où diable G.Lucas va-t-il puiser tout celà?

"Je n'en sais rien. Je ne sais pas où qui que ce soit puise son imagination. Je pense que ça a principalement à voir avec la génétique, pour être honnête avec vous" 1.

Réponse en forme de boutade? Ou simplement conviction que "ça vient" comme ça? Cette idée en tous les cas est dans la droite ligne du discours de Lucas touchant le talent , cette aptitude naturelle qu'il suffit en somme de découvrir. Plus loin, le producteur se comparera à des concurrents autorisés, dans un grand magasin, à remplir au maximum leur chariot en un minimum de temps.

"C'est la façon dont je vois mon métier: j'ai un supermarché plein d'idées et le challenge, c'est le nombre d'idée que je pourrais réaliser avant de devoir m'en aller! (...) Ce n'est pas une question d'être braqué sur le succès, l'accomplissement personnel, ou ce genre de chose. C'est simplement une question d'essayer de réaliser toutes les choses que vous voulez avoir faites dans votre vie."2

Mais la génération "spontanée" de l'imagination n'est pas dissociable du travail intellectuel. Une importante recherche documentaire précède la réalisation des scripts, et le développement des thèmes se fait peu à peu, par approximation. Ce processus demeure essentiellement visuel.

"Je suis plus un visuel qu'un verbal", affirme à plusieurs reprises le producteur

"Ma difficulté est la suivante: il y a un film, là, je peux le voir, seulement je ne peux le voir dans l'ordre, ni très clairement. Vous essayez de voir au travers du brouillard et soudain, il y a une scène ou deux qui ressortent, puis encore du brouillard, et les éléments ne sont pas toujours à leur place. Puis vous commencez à réaliser "oh, cette pièce va ici, cette pièce va là", et vous commencez à le voir comme un tout. (...) Si vous y passez assez de temps, et si vous travaillez assez dur, vous pouvez réellement voir le film. Une fois que j'ai terminé le script, je peux tourner le film dans ma tête. J'ai déjà "vu" le film. Donc quand je dirige le film, ou que je passe au montage, je sais déjà de quoi ça aura l'air."


Je trouve cette description du travail créatif de Lucas remarquable, parce qu'elle en rejoint d'autres, musicales, par exemple. J'ai vu un texte strictement parallèle et chez Mozart, et chez Beethoven, relatif à l'audition globale de l'oeuvre, avant sa réalisation. C'est un phénomène tout à fait remarquable, mais où se reconnaissent tous les créateurs. Avec, par la suite, les mêmes réticences face à l'oeuvre engendrée.

"La difficulté est que le vrai film ne se présente pas aussi bien que le film dans votre tête. Il y a un tas de frustrations à cause des compromis que vous devez faire, ou de choses qui ne tournent pas comme vous le voudriez... Vous avez à vivre avec ça, et vous devrez apprendre. Même en écrivant vous avez à apprendre qu'une fois que vous commencez à écrire quelque chose, les personnages prennent leur autonomie!" .

Et ce n'est rien encore, à côté des problèmes liés à la réalisation, qu'ils soient la limitation des crédits, la mauvaise humeur d'un acteur, ou une tempête imprévue, comme celle qui détruisit en une nuit les décors de Mos Espa:

© Lucasfilm Ltd & TM

 

"Je pense qu'une grande partie de la réalisation d'un film, c'est la capacité d'adaptation instantanée, à relever certains défis auxquels vous êtes confrontés chaque matin quand vous allez travailler" .

 

II. Les choses à dire

"Je pense que faire des films est pour moi quelque chose de passionnant, parce que c'est quelque chose de très personnel. C'est un travail extrêment dur. Et ce n'est pas une question de prestige, c'est, en dernier recours, simplement un moyen d'exprimer des idées.
Pour moi, je pense, ce côté passionnant vient du fait que j'ai trouvé le moyen de raconter l'histoire que je veux, au travers d'un medium que je peux maîtriser."

Lucas souligne à plusieurs reprises sa difficulté initiale à écrire, sa répugnance même. C'est Francis Coppola qui lui imposera cette épreuve qu'est la rédaction de scripts; épreuve laborieuse, mais nécessaire, incontournable, même, reconnaît-il plus tard.

"Pour diriger un film, vous avez à l'écrire. Et cela aide beaucoup, parce que le noyau du film commence avec le script, commence avec cette idée initiale. Si vous pouvez faire ça, vous êtes votre propre studio. Personne ne peut vous arrêter, parce que tout ce dont vous avez besoin c'est un crayon et du papier, ou de quoi noter, et vous suivez votre voie. Et vous pouvez simplement créer. (...) Avec les années, j'ai appris à aimer l'entièreté du processus. Maintenant je passe la plupart de mon temps à écrire, et très peu à autre chose"

Enfin, notons encore que pour Lucas l'écriture cinématographique est porteuse d'une exigence éthique:

"J'ai toujours été attentif à ce que je disais dans mes films, parce que tous ceux qui font du cinéma sont des professeurs; des professeurs dont la voix porte loin" .3

III. La métaphore picturale.

Il y a un exemple qui revient fréquemment chez Lucas, à la fois pour exposer sa démarche créatrice et justifier les options qu'il a prises: c'est la métaphore picturale. Le propos est trop récurrent pour être anodin.

Pour celui qui se présente avant tout comme un "camera/editing/visual", toute création artistique repose sur une technologie: la plus élémentaire est sans doute celle du papier-crayon, qui sert principalement l'écrivain, mais on peut tout aussi bien relever celle des brosses et pinceaux, pour le peintre.

"Le métier de cinéaste, je veux dire, l'acte de création sous la forme artistique qu'est le cinéma, la fabrication de film, est complètement technique. (...) Dans les premiers films, ils branchaient juste la caméra, un train entrait en gare et tout le monde était fasciné. C'était de la technologie. Juste "regarder la technologie". Mais cela s'est développé, développé jusqu'à une forme artistique, beaucoup plus sophistiquée . C'est ce que nous avons fait depuis, ajoutant du son, ou de la couleur, ou usant de la technique digitale, c'est simplement une façon de broder le canevas, d'avoir d'autres couleurs".4

Ce thème de la couleur, du rapport à la peinture, est souvent exploité:

"Dans le passé, plusieurs peintres étaient des adeptes du mélange des couleurs, les réalisaient, et ainsi pouvaient exprimer les choses par d'autres moyens. Michel-Ange, par exemple. La technologie des pinceaux, et toutes ces autres choses, étaient très importantes dans leur réalisation. C'est la même chose en cinéma" .

En ce sens, la révolution du numérique permet simplement d'aller plus loin, elle libère l'imagination.

"Le passage au numérique me fait penser à la peinture d'une fresque au XVe siècle où il fallait planifier la confection de chaque détail, être tributaire des motifs en train de sécher et de la peinture que vos assistants fabriquaient. Lorsque la peinture à l'huile est apparue, le peintre est devenu libre de peindre quand il voulait, où il le désirait, sans être cantonné à une église. L'arrivée du numérique est comparable à l'invention de la peinture à l'huile".5

Et Lucas de se comparer ailleurs à un peintre, qui travaille lentement, ajoutant couche par couche sur sa toile. Le numérique libère l'artiste à l'extrême. Ainsi, dans la Menace fantôme, il a pu jusqu'au dernier moment corriger les angles de vue, modifier les éléments, changer les acteurs de place. Et surtout laisser cette fois libre champ libre à son imagination.

"C'est la première fois que j'ai pu m'assoir et laisser littéralement libre cours à mon imagination, sans être retenu par "oh, je ne peux pas ceci, je ne peux pas cela, je ne peux pas aller à Coruscant, je ne serai jamais capable de faire les buildings, je ne peux faire une podrace parce que c'est impossible". J'ai rêvé ce que j'ai voulu, et c'était, pour la plus grande part, possible de le réaliser." 6

Quand les images oniriques de G.Lucas prennent corps:
Coruscant et le Sénat Galactique
© Lucasfilm Ltd & TM

 

 

IV. Les moyens de la création

Cette libération enthousiasme littéralement Lucas .


A plusieurs reprises, en effet, il s'était plaint de la frustration engendrée par la limitation des moyens, lors de la réalisation de la Trilogie. L'oeuvre n'avait jamais totalement répondu à son attente, elle demeurait imparfaite. Et la conscience de cette inadéquation entre le film tel qu'envisagé, et sa réalisation est une raison essentielle pour expliquer le long hiatus entre les Star Wars et leurs Prequels. Lucas était à la fois prisonnier de son perfectionnisme et de son intransigeance, comparable encore à ces peintres qui connaissent une période plus ou moins longue de stérilité, parce que les moyens de leur art ne satisfont plus à leur nécessité d'expression.

Cette interruption plus ou moins volontaire lui a permis néanmoins de concevoir les outils qui lui permettraient de s'exprimer dans une plus grande liberté créative. Et d'abord ses firmes. Elles ne constituaient pas une fin en soi, mais elles sont devenues la condition de la création cinématographique telle que la concevait Lucas -indépendante financièrement, d'abord et bien sûr; mais aussi, et surtout, usant d'outils technologiques qui permettent la traduction aussi fidèle que possible, en un medium spécifique, d'images visuelles issues de l'imagination 7.

La critique a beau dénoncer la pauvreté du scénario, en regard de la profusion d'images. Ces dernières sont constitutives dans le processus créatif de Lucas, les extraits précédemment cités le démontrent assez. Et à partir du moment où il trouve l'adéquation entre le film "rêvé", plus exactement "conçu mentalement", et sa réalisation plastique concrète, il juge son but atteint.
La critique qui dénonce le "suremploi" numérique, met l'accent sur les effets spéciaux, s'interroge sur le comment de leur réalisation, s'arrête à la réalisation technique, demeure en définitive (et c'est peut-être le rôle de la critique, après tout) en dehors de l'oeuvre. Pour en revenir à la métaphore picturale: elle est dans la position de l'historien de l'art qui, nanti de ses outils d'analyse, s'arrête à la structure de l'oeuvre, et passe à côté de l'essentiel, -à savoir sa contemplation.


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