© Muriel Verbeeck
I. La référence culturelle comme condition de crédibilité
Dans une oeuvre de fiction, la crédibilité du récit est liée en grande partie à la référence préalable que je peux établir avec ma propre expérience du monde réel. J'opère inconsciemment une série de rapprochements qui permettent le glissement de ce que je connais à ce que je ne connais pas, qui introduisent en fait à une connaissance nouvelle perçue comme le prolongement naturel de ce que j'ai déjà reconnu comme vrai. D'où, parfois, la confusion qui s'établit: puisque je trouve la même logique, la même cohérence dans la fiction que dans ma vie, je peux indifféremment passer de l'une à l'autre. Relativement à Star Wars, vous trouvez sur le web de très sérieuses académies Jedi, qui vous détaillent comment vivre au quotidien selon les principes des Maîtres du Grand Conseil. Plus ludique, une page vous expliquera comment séduire selon les principes des héroïnes starwarsiennes... (bonne chance si vous adoptez le look d'Amidala!).
En résumé, je ne puis "entrer" dans une histoire que par une porte qui m'est familière. Le créateur des Star wars a compris mieux que quiconque cette notion essentielle, et l'applique avec maîtrise. Le Making off de la Menace Fantôme donne quelques informations à ce sujet, que j'ai exploitées dans l'article La Religion Star Wars . Je voudrais y revenir par le biais d'un autre exemple, qui me ramène au sujet initial de l'anthropologie: c'est celui d'Otoh Gunga, capitale des Gungans.
Lors de la première vision du film, l'apparition d'Otoh Gunga a été pour moi un moment magique. La musique de John Williams n'y était pas pour rien, sans doute. Mais au delà de l'image poétique et surréelle, ces bulles luminescentes continuent à susciter chez moi une émotion particulière. En fait, elles éveillent des réminescences culturelles -et par la suite très personnelles. Ce peut être coïncidence, ou accident. Mais il se trouve qu'en fait, la référence à été explicitement voulue par G.Lucas, et mise en oeuvre par Doug Chiang et son équipe (au fait, ai-je déjà pris le temps de dire à quel point je trouve Doug Chiang génial???).
"Otoh Gunga fut assez complexe à visualiser, parce qu'il s'agit d'un monde complètement étranger. Mais George a toujours insisté pour que les concepts, qu'ils soient extraterrestres ou non, s'inspirent d'éléments appartenant à la réalité. (...) Pour ancrer Otoh Gunga dans la réalité, Lucas suggéra de s'inspirer de l'Art Nouveau. c'est un style très particulier, d'apparence très organique. Dès que j'ai eu cette idée à laquelle me raccrocher, la conception de la ville est devenue une opération beaucoup plus simple"
II. Otoh Gunga et l'Art Nouveau.
Si Coruscant est toute de verticalité, si Theed marie les perspectives horizontales et renaissantes à l'élévation mesurée des dômes romano-byzantins, Otoh Gungan est toute de rotondité, de sphères: comme ces bulles d'oxygène que l'on voit remonter du fond des mares.
© Lucasfilm Ltd and TM
Ces sphères ne sont pas nues: elles sont enchassées dans des architectures aux formes souples, qui échappent à la géométrisation.
© Lucasfilm Ltd and TM
Un mot encore sur la lumière, dont les jeux habillent les scènes sous-marines: opalescente, iridescente, elle évoque à la fois le vitrail et les lampes Tiffany.
© Lucasfilm Ltd and TM
Ces traits caractéristiques d'Otoh Gunga, on les retrouve dans un style architectural et décoratif bien connu, même si éphémère: l'Art Nouveau. Il s'épanouit dans le dernier quart du XIXe siècle, entre 1885 et 1900. "Le beau dans l'utile", "L'art dans tout", "L'art pour tous" sont les mots d'ordre des artistes en réaction contre les académismes historicisants du XIXe siècle, et qui vont exploiter faune et flore dans une conception essentiellement organique, usant de la ligne "en coup de fouet", souple et sinueuse. C'est un art social, et politique aussi, en ce sens qu'il entend intégrer les acquis du modernisme en les réinterprétant d'une façon fonctionnelle, et pour tous. Les architectes et décorateurs posent un lien dynamique entre la forme et la structure, alliant l'élégance et la fonction. En ce sens, l'Art Nouveau marque proprement les débuts de l'esthétique industrielle.
| Victor Horta, Grand escalier de l'hôtel Tassel. 1893 © Gilbert Weyers, collection des Archives d'Architecture Moderne |
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© Christian Mesnil |
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Ce courant, pendant deux décennies à peu près, s'épanouit en diverses expressions: le courant Arts and Crafts en Angleterre, dans la lignée de William Morris, le Jugendstil allemand avec Hermann Obrist, la Sécession viennoise, menée par le peintre Gustav Klimt et Otto Wagner dans le domaine de l'architecture, les foyers français de Paris, qu'illustrent Guimard et ses bouches de métro, ou les verriers Lalique et Daum, et enfin l'Ecole de Nancy, représentée par Emile Gallé. Il manque à cette longue liste un nom, celui de l'initiateur architectural du courant, -celui, qui, sans doute, a induit chez moi les réminiscences précédemment évoquées: c'est, à tout seigneur tout honneur, le belge Victor Horta.
Pour ceux qui trouveront mon exposé un peu trop aride, posons quelques rapprochements visuels:
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Ci contre, Victor Horta, Jardin d'hiver de l'Hotel Van Eeetvelde (Cliché Musée Horta)
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III. Anthropologie de l'habitat: les Gungans
Voyons en deux mots ce que nous pouvons comprendre des Gungans au travers de leur habitat.
D'abord, leur statut d'amphibiens: Otoh Gunga est sous l'eau, la ville sacrée, sur terre. La cité aquatique évoque les bulles d'oxygène prisonnières de l'eau. La ville sacrée, quant à elle, table sur des vestiges: on hésite ici à faire le lien avec les colosses de Nemrut, en Turquie, ou les cités birmanes et indonésiennes. Ces statues renversées sont celles de dieux anciens, dont on suppose qu'ils n'étaient pas Gungans. Boss Nass et ses sujets évoluent parmi eux sans états d'âme.
L'environnement Gungan paraît, par contraste avec celui des Naboos, primitif: mais ce n'est certes pas la même primitivité que celle des Ewoks, par exemple. Là où les Ewoks incarnent, dans l'anthropologie évolutionistes, les "sauvages", les Gungans sont les "barbares", c'est-à-dire qu'ils connaissent un certain développement tant conceptuel que technologique: les boucliers protecteurs et les boules d'énergies sont loin de la fronde et du lance-pierre, et l'accoutrement de Boss Nass évoque davantage le souverain Mongol que l'aborigène. Les Gungans sont intelligents, même si d'une autre intelligence que les "grosses cervelles" Naboos. Leurs facultés sont entièrement tournées vers l'adaptation symbiotique, et celle-ci est le moins "interventionniste" possible. Il ne s'agit pas pour eux de domestiquer la nature, mais de s'y intégrer en en respectant la diversité. Otoh Gungah, architecturalement organique, manifeste cette adaptation parfaite. La forme épouse parfaitement la structure, dont la finalité est d'abriter. C'est de cette adéquation que naît d'ailleurs son élégance, qui n'est en rien décorative.
Otoh Gunga s'oppose à Theed, capitale des Naboos, laquelle affirme son raffinement et sa culture par un éclectisme de bon goût, et la manifestation gratuite de l'art (cfr les statues). Cet éclectisme préfigure déjà une forme de décadence: le vaisseau de la reine constitue un autre exemple d'une forme parfaite, couvrant des éléments d'emprunts...et qui, précisément, n'ont plus toujours cet aspect fonctionnel!
En définitive, le choix de l'Art Nouveau pour illustrer les caractéristiques des Gungans était particulièrement judicieux: le concept de ce courant artistique étant, rappelons-le, d'approprier la forme à la fonction, et le peuple des amphibiens faisant preuve en l'occurrence d'une parfaite adaptabilité au milieu...et à la situation.
IV. Anthropologie de l'habitat (bis): le Skywalker Ranch
Précisons d'emblée que je parle ici par ouï-dire (témoignages néanmoins vérifiés), et me fonde sur quelques rares photos disponibles. Le lieu est très privé -on raconte que Lucas en aurait refusé l'entrée à Ronald Reagan lui-même. A l'instar du regretté président ;0), je n'ai, donc, hélas, pas eu la chance de visiter Skywalker Ranch. Par contre, le journaliste français Jean-Pierre Lavoignat a eu le privilège d'y passer quelques jours, pour préparer l'article publié depuis dans Studio Magazine, en juin 99. Je lui emprunte quelques descriptions, ainsi qu'à Geo Perry, qui propose sur le net un "virtual tour" du Ranch, tel qu'il a pu le visiter en 1986.
Le domaine, qui fait aujourd'hui 1900 ha, est tout entier issu de l'imagination et de la volonté de son propriétaire: en pleine nature, entre lac, collines et vignobles, havre de calme et de sérénité où le seul moyen de locomotion admis est le vélo, Skywalker Ranch est conçu comme un lieu de travail idéal.
J'ai toujours été un architecte frustré, et j'aime construire des choses. Le Ranch est né de ce désir. Et aussi de la volonté de créer un lieu de travail idéal qui montre comment, selon moi, les créateurs devraient pouvoir travailler.
ClichéPatrick Messina, pour Studio Magazine
De type victorien, le bâtiment principal et ses annexes s'intègrent harmonieusement au paysage. Ecrin des technologies les plus avancées, ils ont, en effet, été pensés pour allier fonctionnalité et respect de l'environnement.
Cliché Patrick Messina, Studio Magazine
Pour habiller ce rêve dont il a soigné les moindres détails, jusqu'à la décoration intérieure, George Lucas a choisi l'Art Nouveau. Je n'ai, malheureusement, pas de cliché de la salle de projection, située dans un des rares bâtiments de briques de la propriété: elle impressionne tous ses visiteurs par son harmonie, mais aussi son accoustique exceptionnelle.
Ci-dessous, derrière Rick Mac Callum, on peut voir le hall et le premier étage du bâtiment principal. On notera l'éclairage au plafond et les appliques florales, très caractéristique du style Art Nouveau.
ClichéPatrick Messina, Studio Magazine
Enfin, si un lieu exprime, à mon sens, la réussite architecturale de Lucas, c'est bien la bibliothèque.
Un agrandissement est disponible en cliquant ici (attention, le fichier fait 3,2 Mb!). Vous pourrez mieux apprécier les détails ci-dessous:
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| L'éclairage: bandeau de vitrail, suspension et lampe d'appoint. | ||||||||
L'Art Nouveau pastiché est une chose déplorable -à mon sens, une des plus "kitsch" qui soit.
Mais Lucas a, semble-t-il, retrouvé avec bonheur l'essence même de ce courant, sa dynamique et son originalité profondes: qui sont, en fait, simple compréhension de l'aspect organique des choses, et appropriation de la forme à la fonction. L'exercice est d'autant plus remarquable qu'un siècle de technologies envahissantes sépare Skywalker Ranch des premières réalisations de ce style, et que les contraintes sont plus manifestes, du fait qu'il s'agit ici d'un lieu de travail intégrant toutes les technologies de pointe. L'ensemble, néanmoins, apparaît comme à la fois fonctionnel, cohérent et harmonieux: une réussite architecturale.
Mais Skywalker Ranch est aussi un cinglant démenti pour ceux qui ne voient, dans le concepteur des Star Wars, qu'un fanatique des nouvelles technologies. Ici, ramenées à leur rang de simples outils de la création, elles ne se manifestent qu'incidemment, et ne font jamais partie du décor. Dans son cadre de travail, Lucas se révèle, comme il l'avoue lui-même incidemment, "essentiellement victorien". C'est-à-dire tourné (avec nostalgie?) vers un passé quelque peu idéalisé, un temps somme toute éphémère où l'on put rêver un monde alliant humanisme et modernité.
Photo credit: Howard Roffman
Au fait, je suis peut-être curieuse, mais j'aimerais bien savoir si la lampe est une Gallé?
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