© Muriel Verbeeck
I. La religion de G.Lucas
II. La religion de Star Wars
Un des phénomènes marquants et imprévus, lors de la sortie du premier Star Wars, est l'engouement extraordinaire que connaît aussitôt "la Force", cet acteur invisible et essentiel de la Trilogie. Le célèbre "May the Force be with you" devient d'un coup un des standards de la "pop culture", une citation incontournable: pour les américains, l'équivalent du mythique "T'as de beaux yeux, tu sais", adressé par Gabin à sa partenaire dans Quai des Brumes.
Mais d'emblée, la Force est bien plus que celà. Elle attise les curiosités, titille les imaginations, donne naissance à une foule de spéculations: au point que Francis Ford Coppola proposera à George Lucas, sous forme de boutade, de se faire le fondateur d'une nouvelle religion.
Vingt ans plus tard, cependant, le phénomène n'a fait que prendre de l'ampleur, ce qui n'est pas sans conséquence sur la perception même des Préquels, et sur leur réception. Pour comprendre la problématique d'ensemble, plusieurs éléments sont à prendre en compte. Ils sont entrés en conjonction pour faire de Star Wars, film de science fiction, de divertissement, visant un public très jeune, le coeur d'une controverse religieuse. Une controverse ô combien révélatrice d'une société...
I. La religion de G.Lucas.
Selon mes sources, Lucas enfant a reçu le baptême de l'église méthodiste et a été élevé dans les valeurs du christianisme protestant. Ouvert, de par sa démarche anthropologique, à d'autres formes de spiritualité, notamment orientales et plus particulièrement bouddhistes, il se définit aujourd'hui encore comme "croyant" -soulignant aussitôt la difficulté de préciser "croyant à qui ou à quoi". L'existence de Dieu ne fait pas pour lui problème, mais bien la possibilité de connaître quelque chose sur Dieu. Faut-il y voir une réticence agnostique? Quoi qu'il en soit, c'est sans doute la raison pour laquelle, en tant que père de famille, il a choisi de donner à ses enfants non tant une instruction religieuse qu'une forme d'éducation à la spiritualité. Ces quelques informations en passant, puisqu'elles relèvent de la sphère privée.
Beaucoup plus révélatrice pour notre sujet, l'interview accordée à Bill Moyers, intitulée "Of Myth And Men. The meaning of the Force and the true theology of Star Wars"1. Rappelons que le producteur et le journaliste sont liés par une autre série d'interviews, sur un thème très proche: celles du mythologiste Joseph Campbell, qui se déroulèrent en 1986 au Skywalker Ranch.

G.Lucas et B.Moyers au Skywalker Ranch
© Times Magazine
Dès le début de cet entretien, G.Lucas réaffirme sa volonté consciente de transposer les mythes anciens sous une forme nouvelle, en un médium original. Pourtant, tout aussi clairement, Lucas affirme que son projet n'est pas essentiellement religieux:
"Je ne conçois pas les Star Wars comme profondément religieux. Je vois Star Wars comme reprenant toutes les questions que pose la religion, et essayant de les distiller sous une forme plus moderne, plus accessible. (...) J'ai évoqué la Force dans le film pour tenter d'éveiller une forme de spiritualité chez les jeunes, davantage une croyance en Dieu qu'en un système religieux particulier. J'ai voulu faire en sorte que les jeunes commencent à s'interroger sur ce qui nous dépasse. Ne plus trouver suffisamment d'intérêt dans les mystères de la vie pour se poser cette question "Y-a-t-il un Dieu ou non", -c'est pour moi la pire chose qui puisse arriver. Je pense qu'il faut avoir une opinion à ce sujet. Ou bien vous devez dire: "Je cherche. Je suis très curieux sur ce point, et je continuerai à chercher jusqu'à ce que je trouve une réponse, et si je ne peux trouver une réponse, au moins je mourrai en essayant. Je pense qu'il est très important d'avoir une croyance, une foi".
Dans la même interview, G.Lucas précise son credo, qui rejoint sur plus d'un point la pensée de J.Campbell:
"(...) Toutes les religions sont vraies. (...) La religion est au fond un conteneur, un réceptacle de la foi. Et la foi dans notre culture, dans notre monde, ou plus largement, tout ce qui relève du mystique, de Dieu, ce qu'on peut décrire comme le surnaturel, ce qu'on ne peut pas expliquer, tout celà forme une part très importante de ce qui nous permet de rester stable, équilibré."
Les religions organisées gardent pour lui leur place, dans un monde qui tend à une totale sécularisation. Il se défend par ailleurs des critiques qui l'accusent de déstructurer les religions révélées, et d'alimenter à bon compte un mysticisme de masse:
"La Force a été conçue, d'abord, pour interpeller les jeunes sur ce qui nous dépasse. Pas pour affirmer "Voici la réponse". Elle est là pour dire: "Réfléchis un peu à ça une seconde. Y-a-t-il un Dieu? A quoi Dieu ressemble-t-il? Comment entendre Dieu? Comment le sentir? Quelles sont nos relations à Dieu? J'ai juste essayé, dans ces films, d'inciter les jeunes à y réfléchir, à ce niveau. Mais (...) comment décrire Dieu, quelles sont les formes qu'emprunte la foi, ce n'est pas le but du film."
Plus récemment, enfin, excédé sans doute par la polémique autour de La Menace Fantôme, GLucas lâchera un "It's just a movie" -"c'est juste un film"- qui désappointera bien des fans -notamment ceux qui avait pris l'oeuvre pour un traité de théologie.
Sur ce, la saga révèle beaucoup de G.Lucas, de ses convictions profondes. Ce sont bien ses interrogations et ses tentatives de réponses que l'on y retrouve.
Bill Moyers: Peut-on dire que Star Wars, c'est votre propre quête spirituelle?
G.Lucas: Je dirais qu'une part de ce que je fais lorsque j'écris, est marqué par ces interrogations. Cela a toujours été le cas, d'aussi loin que je me souvienne. Et il est clair que j'exploite dans mes films quelques-unes des conclusions auxquelles je suis parvenu.
Ainsi, aux cotés d'une foule de thèmes, -la relation de l'homme à la machine, la rédemption, l'importance de la loyauté, de l'amitié, enfin le développement symbiotique, une vérité essentielle s'affirme: l'homme naît (souvent douloureusement) au cours d'un cheminement initiatique, et, confronté à des choix, construit lui-même sa destinée. L'intuition -trust your feelings- est une voie d'accès privilégiée au mystère, à la transcendance, une démission de la rationnalité au profit d'un "saut dans la foi", tel qu'évoqué par un philosophe comme Soren Kierkegaard (Lucas s'y réfère d'ailleurs explicitement). Une foi en un "quelque chose" qui n'est pas autrement précisé, et qui relève somme toute de l'expérience personnelle, individuelle.
Ces thèmes reviennent de façon insistante dans l'oeuvre, et ils se précisent au fil des épisodes. Ainsi l'intuition se distingue de l'émotion; la rédemption s'opère par la paternité; la fidélité aux autres et à soi-même s'affirme sous plusieurs modalités. Mais surtout, la relation à l'autre, à la communauté prend de plus en plus d'importance. L'épanouissement humain passe désormais par un développement symbiotique avec le milieu, êtres et choses, chacun tirant profit d'une collaboration pour sa subsistance -bref, c'est l'idée développée très doctoralement par Qui-Gon dans la Menace Fantôme.
Ce leitmotiv du développement symbiotique, Lucas le reprend dans chacune de ses interviews. Il est clair qu'il lui tient à coeur. Je pense que c'est une des clés pour comprendre les Star Wars, bien sûr, mais aussi les projets et les réalisations plus personnels du producteur, de l'adoption de ses trois enfants à la mise en oeuvre d'une fondation pour l'éducation. Au delà du credo vibrant, cette idée est devenue pour lui une manière d'être, une "way of life".
Je conclurai ces quelques pages consacrée à la "religion" de G.Lucas en soulignant qu'en définitive ses affirmations idéologiques sont bien moins d'ordre religieux que philosophique. Il n'a pas conçu Star Wars comme une bible, mais un film de divertissement destiné à un jeune public. Qu'il donne à penser, c'est tant mieux. Il initie une recherche. Il ne donne pas de réponses -et surtout pas de réponses dogmatiques.
Quand j'ai écrit le premier Star Wars, j'ai eu à réaliser une cosmologie entière: en quoi est-ce que les gens croient? J'avais à inventer quelque chose de crédible, quelque chose qui imitait un système existant depuis des centaines d'années, et dans lequel la plupart des peuples de la planète, par une voie ou l'autre, avait quelque chance de se reconnaître. Je n'ai pas voulu inventer une religion. J'ai voulu essayer d'expliquer de façon différente les religions qui ont existé. J'ai voulu les exprimer toutes.
Pour ce faire, G.Lucas procède toujours de la même façon.
Les concepts, qu'ils soient extra-terrestres ou non, s'inspirent d'éléments réels qui permettent au public de faire le lien, consciemment ou non, avec son histoire ou sa culture. Ainsi, sur la plan de l'architecture, Otto Gungan s'inspire du style organique de l'Art Nouveau, Theet conjugue la diversité vénitienne, l'art romano-byzantin et l'influence orientale -sans compter les perspectives renaissantes.
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©Lucasfilm Ltd and TM |
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La démarche est la même pour les créatures virtuelles. Prenons, dans la Menace Fantôme, les monstres marins: le tueur des mers Opee combine le crabe et le homard, le poisson Colo est un croisement entre une murène et une pieuvre, nanti en outre d'une machoire de crocodile et d'un pédoncule luminescent. Le monstre Sando est un hybride de loutre, d'éléphant de mer et de tigre, revu sur l'éléphant et la baleine.
| La genèse multiforme du poisson Colo ©Lucasfilm Ltd and TM | Croquis préparatoire pour l'aqua-monstre Sando ©Lucasfilm Ltd and TM |
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La fusion organique donne des créatures tout à fait crédibles, parce que leur anatomie pourtant improbable "dit" quelque chose au spectateur. Ainsi encore Sebulba, à mis chemin entre les arachnides et le chameau...
| Sebulba, hybride d'araignée et de chameau. ©Lucasfilm Ltd and TM | ||||
La démarche est similaire pour cette autre création qu'est la "religion", qui n'est en définitive qu'un élément parmi d'autres dans l'univers de Star Wars. Lucas part d'un donné existant, et crée une forme hybride en conjuguant les influences: ici, il emprunte au Bouddhisme, là, au Taoïsme, sans récuser des emprunts au Christianisme, au Judaïsme ou à l'Islam, voire même à l'animisme.... Ces emprunts, pour être compris et remplir leur rôle d'ancrage dans l'imaginaire du spectateur, doivent rester superficiels. Ainsi c'est le Bouddhisme et le Taoisme tels que perçus (ou imaginés?) par les Occidentaux que l'on reconnait dans l'oeuvre: à mille lieues de la diversité et de la complexité du Petit et du Grand Véhicule, des raffinements du bouddhisme tibétain ou de son expression tantrique, des subtilités du Taoïsme philosophique ou de sa forme religieuse, qui intègre par exemple des éléments des Upanishads (donc de la spiritualité hindoue).
Je concluerai en revenant au parallèle précédent: pas plus qu'on ne peut, sauf sous forme de jeu intellectuel, étudier l'anatomie ou la psychologie comportementale d'une créature virtuelle, on ne peut, non plus, faire de la théologie sur une religion virtuelle -ni, a fortiori, la prendre au pied de la lettre, "dogmatiquement".
Par contre, ces fictions peuvent susciter des intérêts et des curiosités, et déboucher sur une recherche plus approfondie. Après tout, la Menace Fantôme a peut-être éveillé une vocation de dentiste chez le fan de Darth Maul, d'entomologiste chez un supporter de Gasgano, de dermatologue pour le fervent de Jabba the Hutt...alors pourquoi pas de théologien, chrétien, bouddhiste, taoïste, ou tout simplement de croyant?
1 Le texte de l'interview est disponible on-line: http://www.pathfinder.com/time/magazine/articles/0,3266,23298,00.html.
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