© Muriel Verbeeck
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©Lucasfilm Ltd and TM
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Voir des membres du clergé monter en chaire ou à la tribune dun journal, et prendre à partie un film de fiction, et même de science-fiction, dont le rapport à la foi chrétienne napparaît pas de prime abord de façon explicite, est pour le moins étonnant. Quand la réaction se fait aussi virulente et dans le fond, et dans la forme, on peut s'interroger. Qu'est-ce qui, dans un film de divertissement comme La Menace Fantôme, peut bien heurter les représentants, voire les fidèles d'une religion, quelle qu'elle soit? Et pourquoi?
I.Les critiques
« Dans ce dernier (épisode), le créateur, scénariste, directeur et mythologiste George Lucas, pousse le bouchon un peu trop loin, (intégrant) de nouveaux éléments au mythe Star Wars, ce qui le rend dangereusement proche de railler les Ecritures et la Foi chrétienne. »1
Selon les auteurs, le producteur de La Menace fantôme utilise abusivement des thèmes néo-testamentaires: la référence ou la parodie du Christ est pour eux évidente, que ce soit la naissance miraculeuse dAnakin, son enfance humble et cachée, la prophétie qui le concerne, voire même la scène de la comparution devant le conseil des Jedis2 . Ces éléments « concordants » relevés par David Bruce et John Vitti et diffusés sur un site internet au nom évocateur (Hollywoodjesus), amplifiés par le courrier des lecteurs, sont relayés sans autre examen par plusieurs articles, puis dans les recensions générales de la presse confessionnelle3 , ce qui a bien entendu un effet boule de neige.
Pour les auteurs unanimes, il est indubitable que ces références sont voulues, et répondent à une volonté consciente du producteur4 . Le R.P. Moyer met dailleurs en évidence les assertions selon lui contradictoires de George Lucas pour étayer sa thèse dune « préméditation »5 . La conclusion de ce qui précède est claire, et catégorique:
« Le nouveau Star Wars pervertit la doctrine biblique. » 6
II. Linspiration de G.Lucas
Interpellé à ce sujet, G.Lucas a eu beau répéter que sa source dinspiration nest pas exclusivement chrétienne, mais plus largement mythologique, rien ny a fait. Lanalyse interne de loeuvre dans son ensemble (De Un nouvel espoir au Retour du Jedi) devrait pourtant suffire à le démontrer. A l'appui de sa thèse, articles et livres ont épuisé la matière, lui fournissant plus dune fois une caution académique. La récente exposition du Smithsonian Institut est toute entière fondée sur le concept de la relation aux mythes, et met en évidence quelques unes des sources variées qui ont alimenté les Star wars. Alors pourquoi Lucas changerait-il dun coup son fusil dépaule, appauvrissant ainsi ce qui a fait la richesse et le succès de ses films précédents?
couleur
En fait, la controverse part d'un élément précis, qui peut prêter à confusion.
Dès les pré-projections réservées aux firmes détentrices de licence, lallusion à la conception « extraordinaire » dAnakin avait été jugée suffisamment frappante et dérangeante pour que des réserves aient été formulées. Et tout naturellement, lors de la sortie du film, la presse et après elle le public ont vu dans Shmi une incarnation de la Vierge Marie. Détail qui a fait bien des sourcilleux.
Pourtant, cette polémique n'a pas d'objet. Elle s'alimente tout simplement à une confusion entre les concepts d'Immaculée Conception, de Conception Virginale, et de Parthénogenèse -confusion qu'alimente peut-être un développement de G.Lucas lui-même, lors de son interview de mai 1999, au Regency Hall de New-York7.
III. Quelques définitions liminaires
Selon la foi catholique traditionnelle, Marie, la mère de Jésus, en vertu d'une grâce exceptionnelle, n'a jamais connu le mal, ayant été conçue sans être marquée par le péché. C'est cette immunité absolue du péché ( tant originel et qu'actuel) qui est appelée Immaculée Conception; le terme n'a aucun rapport avec les modalités de la naissance de Marie, ni de son Fils Jésus. Il est relatif, stricto sensu, à la personne de Marie. Notons en passant que, si les origines de la croyance sont anciennes, le dogme, lui, n'est proclamé qu'en 1854, par le Pape Pie IX.
La Conception Virginale, elle, qualifie les modalités particulières de la conception et de la naissance de Jésus. Conçu virginalement (il s'incarne dans le sein d'une vierge, par la simple opération de l'Esprit-Saint), il est enfanté par celle-ci, sans que sa virginité n'en souffre. Miracle que les théologiens qualifieront de virginité avant, pendant, après l'accouchement -et que les évangiles apocryphes entendent démontrer par l'épisode des sages-femmes, vérifiant l'intégrité physique de la toute jeune accouchée.
| L'Annonciation. Panneau central du triptyque dit de Mérode, par le Maître de Flémalle (XVe siècle). | Détail: l'enfant Jésus, tout formé, et portant la croix, s'incarne dans le flanc de la Vierge | |||||
| A gauche, Danaé fécondée par une pluie d'or; à droite, Danaé et son fils Persée.
Figure rouge sur fond noir, Ve siècle A.C.N. |
Plus exceptionnelle encore, et en définitive plus littérale: la conception par la femme seule, sans apport d'un principe mâle quel qu'il soit. C'est le cas unique de Hera, épouse de Zeus, qui dans un moment de colère "fait un bébé toute seule": le triste Héphaïstos. L'épisode est rapporté par Hésiode, dans sa Théogonie.
Hera devant Zeus.
Bas-relief, Ve Siècle ACN
Cette dernière parthénogénèse est la seule à rencontrer la définition biologique du terme, celle qui désigne par exemple le mode de reproduction des abeilles, ou des pucerons: "Reproduction sans fécondation (sans mâle) dans une espèce sexuée". C'est la définition classique du dictionnaire...
IV. Shmi et la Vierge
Assimiler la conception dAnakin par Shmi à celle du Christ par la Vierge relève dune interprétation abusive du scénario de G.Lucas. Car nulle part lauteur ne dit que Shmi est vierge au moment de la conception dAnakin, ni, a fortiori, lors de l'accouchement. L'héroïne affirme simplement que lenfant na pas de père, quelle la conçu, quelle lui a donné naissance et la élevé 9. Il ne s'agit donc pas d'une conception virginale au sens où l'entend la théologie chrétienne, très arrêtée, d'ailleurs, sur le côté physique et matériel de la chose, mais bien d'une parthénogénèse.
Lucas s'arrêtera-t-il à nous donner des précisions sur la nature précise de celle-ci? Pour ma part, je ne vois pas Anakin en enfant illégitime 10, ni Shmi le concevoir volontairement toute seule; reste la thèse de Qui-Gon, relative à l'intervention des midichlorelles, ce qui nous ramène à une parthénogénèse du second type. Outre qu'elle a un petit côté pseudo-scientifique, c'est évidemment cette dernière qui s'intègre le mieux à la philosophie générale des Star Wars , permettant à Lucas de développer une métaphore qui lui est chère, sur le développement symbiotique 11.
V. D'autres rapprochements?
Pour le reste, faisons un sort aux autres éléments.
Lenfance cachée est le propre des héros de multiples traditions; et on ne peut quand même pas inférer dun paysage désertique quil sagit là dun rapprochement voulu et explicite avec la personne du Christ!
Faut-il rappeler de surcroît que prophètes et prophéties ne sont pas exclusivement bibliques? Référons nous à la tradition bouddhiste ou, pourquoi pas, musulmane. Cest le destin prédit à lenfant qui conditionne léducation de Siddartha Gautama; et Mahomet le Prophète lui-même est « prophétisé ». On citera aussi les prédictions touchant les héros, dOedipe à Romulus et Remus...
Enfin, le passage devant un conseil de Sages, ou danciens, reste une constante non seulement mythique, mais encore actuelle, du rite dinitiation. Le temps dépreuves débute le plus souvent par là. Quon aille voir aujourdhui encore dans des sociétés africaines traditionnelles (je pense à linitiation des Denye du Sénégal, par exemple), celle des aborigènes australiens, ou même les formes dégradées des rites initiatiques en Occident (ainsi les « baptêmes » de « bleus » chez les étudiants, les rites de bizutage etc). Notons par ailleurs que l'épreuve imposée à Anakin -deviner par une forme de télépathie la nature d'objets dissimulés- est strictement celle de la reconnaissance des enfants-lamas, dans le cadre du bouddhisme tibétain. On lira sur ce sujet les témoignages de l'exploratrice Alexandra Neel-David, ou plus récemment, ceux de Matthieu Ricard, qui ont l'un et l'autre assisté à cette cérémonie.
Aucun des exemples cités ne peut être emprunté strictement aux Evangiles, car aucun nen est la propriété exclusive. Bien au contraire, chacun de ces éléments fait partie du tissu conjonctif des mythologies traditionnelles; ce sont des thèmes universels, bien connus des anthropologues et historiens des religions. Et si lon conteste lautorité de Joseph Campbell, la référence explicite et parfois trop manifeste peut-être de G.Lucas, que lon se réfère alors à Mircea Eliade, Georges Dumezil ou Claude Levi-Strauss, dont la rigueur scientifique peuvent faire caution, jimagine. Leurs ouvrages fourmillent dexemples, -comme nimporte quel ouvrage danthropologie ou dethnographie, dailleurs.
VI. Ce que révèlent les critiques...
Sans vouloir pousser plus loin la controverse, je dirai combien ces critiques "confessionnelles" minterpellent, en ce quelles montrent la méconnaissance criante des racines de la tradition chrétienne; de ses aspects symboliques et mythiques, profondement signifiants; donc de son dynamisme originel.
Laffirmation de Carl F.H.Henry, reprise sous la plume du R.P.Mohler ne peut que méduser lhistorien des religions:
« La Révélation Judéo-Chrétienne na rien de commun avec la catégorie des mythes »13
Est-il possible, en cette fin du XXe siècle, de prétendre lire la Bible, et la comprendre, sans la replacer dans son contexte culturel -y compris mythique? Quelle perte pour la Foi, si de ce fait les textes sacrés se trouvent amputés de leur dimension symbolique et par là même, opératoire! Car quest-ce dautre quun fait divers que la passion, la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth, si elles ne sinscrivent pas dans ce schéma immémorial quempruntent tous les héros de la tradition jusquà moi, dans ma quotidienne et banale expérience: le cycle initiatique de lépreuve, lextinction, la renaissance? Quelle valeur cet épisode peut-il garder pour moi, sil nest quhistorique, et me parvient sous la forme dune assertion, d'une vérité théologique, et non pas dun vécu!
Et puis dailleurs, que dissimule ce refus, cette négation du mythe dans linterprétation de la Bible? Quel fondamentalisme sesquisse là? Et où donc soufflera lEsprit?
Jaime mieux croire, même sil reste décevant pour le croyant sincère, à un autisme culturel dont le Christianisme a été, hélas, trop longtemps coutumier. Connaissez-vous ainsi ce savant évêque du XVIIe siècle, Jean-Baptiste Huet, qui est à lorigine des études de mythologies comparées? Ce pieux homme retraça en effet dans une oeuvre imposante, toutes les connexions qui rattachait les récits grecs et latins à leur source originelle: ...la Bible, dont ils nétaient selon lui que la forme dégradée. Dom Calmet, au XVIIIe siècle, reprendra sa thèse et la diffusera dans ses Commentaires.
Huet, Calmet ont des émules contemporains, qui attribuent une origine exclusivement biblique aux thèmes évoqués par G.Lucas, sans se poser la question préalable de savoir si la Bible, elle-même, nemprunte pas à une tradition antérieure ou connexe. Quelle ingénuité, dans lassertion du Dr.Philip G.Rycken, de lEglise presbyterienne, pour lequel lauteur, malgré ses dénégations, ne peut se passer des vérités essentielles du Christianisme, et se voit contraint de les utiliser bon gré mal gré dans sa production!
Mais au fait, sagit-il de naïveté, ou de présomption? Car de telles critiques, en définitive, sont liées à laveuglement - et laveuglement à linculture. En somme, derrière cette absence de curiosité pour dautres traditions, on décèle larrogance de celui qui croit détenir la Vérité: et, au delà, le mépris pour qui ne partage pas la même Foi en son exclusivité.
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